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| Laurent Lucas demeure constamment vrai |
Rencontrer Noël Mitrani, c’est avoir un rendez-vous
fascinant avec l’inhabituel, découvrir une façon de tourner bien différente de
celle de plusieurs autres cinéastes. C’est aussi entendre des mots qui
manifestent un autre regard sur le cinéma. Et finalement, c’est se rendre à
l’évidence que filmer en toute liberté est la base même de tout acte de
création artistique. Mais lorsque nous avons également devant nous un comédien
de la veine de Laurent Lucas, la rencontre est d’autant plus chaleureuse que
nous sommes les privilégiés d’un dialogue entre l’art et la vie. En vue d’une
possible distribution de son nouvel opus,
Le
Militaire, Noël Mitrani s’est entretenu avec nous, accompagné de son acteur
fétiche, une présence farouchement charismatique qui remet le métier d’acteur
dans le rang des grands arts.
Propos recueillis par Élie Castiel
On sent, pendant
toute la projection, une urgence de tourner. Est-ce qu’il s’agit d’un projet
que vous caressiez depuis longtemps ? Pour parler du traumatisme des vétérans
de guerre peut-être?
Mitrani : En ce qui a trait à l’urgence de tourner,
peut-être bien que si, même si je n’en suis pas tout à fait conscient. Mais par
rapport au personnage, pour dire vraiment les choses, il s’est imposé
progressivement et il n’était nullement question de présenter un vétéran de
guerre en lutte contre ses propres fantasmes provoqués par le conflit. Le
principe de base était de travailler sur un individu solitaire aux prises avec
des traumatismes qui l’empêcheraient de faire face à la réalité, et plus
particulièrement dans ses rapports avec les femmes. Ce qui est intéressant dans
le personnage de Bertrand, c’est que sa rigueur morale, assimilée pendant son
service à l’armée, contraste avec sa vie privée, plutôt à la dérive.
Et pourtant il s’agit
d’un personnage séduisant, attachant même, justement parce qu’il n’obéit pas
aux codes de comportement de la norme, même s’il n’en est pas tout à fait
conscient.
Lucas : En quelque sorte, c’est un personnage issu de nos
fantasmes. En tant que spectateurs, nous sommes disposés à entrer dans ce jeu à
la fois pervers et captivant. En quelque sorte, Bertrand éveille chez les
spectateurs quelque chose d’enfoui en eux, mais qu’ils n’osent avouer.
Mitrani : Le principe de base est que, d’une manière ou
d’une autre, la majorité des hommes porte un degré de perversité qui, dans la
plupart des cas, n’ose s’exprimer ouvertement, et tant mieux puisque ça ne
serait pas gérable. La femme, elle, est plus nourricière et sensible.
Votre personnage de
Bertrand est pratiquement de tous les plans. N’est-ce pas un poids plutôt lourd
à assumer ?
Lucas : En fait, ce qui a rendu le tout facilement
assimilable, c’est le fait que le personnage s’est construit au fur et à mesure
du tournage. Néanmoins, si je le compare à tous les rôles précédents que j’ai
tenus, soit ici ou ailleurs, celui de Bertrand s’est bâti entre le réalisateur
et moi-même. J’aime bien cet échange qui, en fin de compte, devenait de jour en
jour plus constructif. Ce qu’il y a d’intéressant, c’est que Noël arrivait
chaque jour avec de nouvelles idées qui m’amenaient à faire des réformes quant
au comportement de mon personnage, des changements auxquels je n’avais pas
pensé auparavant. On dit souvent que le comédien est à 50 % la marionnette du
réalisateur. Dans ce cas, j’ai senti que c’était plutôt de l’ordre de 90 %. Et
tant mieux puisqu’au moment où on disait « Action ! », je reprenais les choses
en main.
Mitrani : Ce qu’il est important de rappeler, c’est qu’un
film se construit au fur et à mesure. Justement, au fur et à mesure que Laurent
incarnait son personnage, il m’envoyait régulièrement des signaux pour
l’enrichir. En fait, dès le départ, nous savions tous les deux de quoi il était
question dans l’idiosyncrasie du rôle à défendre. Par ailleurs, je crois qu’il
est important de souligner qu'à l'origine, nous avions l’intention de tourner Le Militaire comme s’il s’agissait d’un
documentaire. Le documentaire, c’est souvent la caméra à l’épaule et qui va
dans tous les sens. Mais en fait, ce n’est pas comme cela que ça s’est passé :
nous avons fait comme si les situations ne se présentaient qu’une seule fois.
Ce qui explique que 90 % des scènes, et sans doute plus, n’ont été tournées
qu’une seule fois, et sans répétition. Une prise a suffi. Ce qui est important,
c’est qu’il ne fallait pas endommager ou abîmer la nature même du personnage.
Dans ce sens, si Laurent demeure constamment vrai, c’est que c’est l’heureuse
conséquence de ce principe de mise en situation.
Pensez-vous que Le Militaire se situe comme le
prolongement de votre démarche entamée avec Sur
les traces d’Igor Rizzi ?
Mitrani : Je ne vois pas vraiment les choses de cette façon.
J’ai l’impression que le dénominateur commun à mes trois films, c’est en grande
partie mon intégrité face au métier de réalisateur, de voir les choses à ma
façon. Par exemple, comme c’est le cas dans les films précédents, et autant
dans Le Militaire, c’est que je passe
très peu de temps à définir les plans. En fait, avant le tournage, Laurent et
moi avons échangé très peu de mots. Nous étions vraiment dans l’économie, sauf
si un imprévu se présentait. Les mises en place et les plans s’organisaient en
quasiment 45 minutes plutôt qu’environ 3 heures comme c’est l’habitude dans la
plupart des productions. Nous étions presque toujours plongés dans l’action. Le
Militaire, dans ce sens, a pu se tourner en quelques jours.
Les seuls moments de
grâce qu’on retrouve dans le film sont ceux de la rencontre entre Bertrand et
Audrey, mais ce sont des moments furtifs.
Lucas : Toute personne normalement constituée est consciente
qu’il est impossible de réaliser le désir d’accéder à l’autre en employant des
méthodes irrationnelles. Dans son rapport à la femme, il est important de
rappeler que Bertrand, poussé par son traumatisme et plus encore par son
égocentrisme issu de sa douleur face à la solitude, est incapable de traverser
la frontière qui nous mène vers l’autre avec calme et sérénité.
D’où le danger de
rendre cette rencontre stérile.
Lucas : Tout à fait. Bertrand n’arrive pas à gérer ce
rapport égalitaire qui aurait dû s’exprimer autrement. En fait, même dans la
vraie vie, le rapport à l’autre, surtout lorsqu’il s’agit des premiers émois
amoureux, n’est jamais simple au début. C’est une question d’apprentissage.
Mais la peur du sexe, la peur de l’étranger, la peur des appréhensions, tous
ces éléments font que Bertrand ne se trouve pas totalement à l’aise avec
quelqu’un de nouveau face à lui; dans ce cas, Audrey.
Mitrani : Ce qui est important, c’est que nous n’avons
jamais intellectualisé le personnage. C’est sur la quête d’une certaine vérité
instinctive que le personnage s’est créé et imposé.
Ce qui équivaut sans
doute à ce besoin primaire de parfois faire face à certaines situations.
Mitrani : Effectivement. C’est cet assemblage de presque
naïveté et de naturel qui donne le sens au comportement de certains individus affectés.
À mesure qu’on construisait le personnage de Bertrand, on commençait petit à
petit à lui pardonner, à ne pas lui en vouloir. À nos yeux, et j’espère aussi
aux yeux des spectateurs, il devenait simplement un personnage en déroute qui
essaie de s’en sortir.
Est-ce là une sorte
d’apologie de l’antihéros ?
Mitrani : En fait, il s’agit d’un « héros », parce que vraiment
en accord avec sa nature, capable de réfléchir pour, du moins, commencer à
changer. Alors que tous les Batman et Capitaine America de ce monde sont des
personnages formatés sur mesure, Bertrand, quant à lui, écrit sa propre
histoire par son étrange comportement et sa volonté de changer.
Contrairement aux
personnages que vous avez incarnés auparavant, celui de Bertrand nous semble le
plus complexe. Est-ce le cas ?
Mitrani : On voulait
également une vraie maison. Nous avons donc pensé que celle de Laurent
correspondait de près à son personnage. Nous avons donc enlevé quelques
éléments du décor pour que l’ensemble corresponde à ce que nous avions en tête.
En tournant chez lui, Laurent pouvait encore plus entrer dans son personnage,
reconnaissant chaque recoin de sa maison. Le film n’avait donc plus de secret
pour lui.
Entre le comédien et
vous-même, aucun rapport de force, aucune distanciation face à la création.
Mitrani : C’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’aime
travailler avec Laurent. Ce dernier est en fait un prolongement de ma pensée.
Il n’a point besoin de trop d’explications et va droit au but. Dans un sens,
les bons acteurs sont ceux qui arrivent à se caler sur le tempérament du
réalisateur.
Lucas : Je partage le même avis. Il s’agit en quelque sorte
d’un effet miroir, parfois nécessaire pour que le projet arrive à point.
Mitrani : J’ajouterais que c’est aussi ce qui explique qu’au
contraire d’un scénario de 95 pages bien ficelé, nous avons opté pour presque
30 pages qui réunissaient les conditions nécessaires à l’élaboration d’un film
qui s’est également construit par les échanges d’idées entre Laurent et
moi-même.
Lucas : En effet, j’ai souvent joué des personnages en plein
glissement, à la dérive, mais ce qu’il y a d’impressionnant chez Bertrand,
c’est que sa folie est montrée dès le premier plan. Dans ce sens, il me paraît
encore plus rigoureux, d’autant plus qu’il est de toutes les séquences. Le film
ne lui laisse aucun moment de répit.
Et pourtant, le refus
du rapport à l’autre confirme également le refus de la corporalité.
Lucas : Finalement, Bertrand est un pervers formé par la
force des choses. Il n’a pas su évoluer dans la difficile étape de se rapporter
à l’autre. Il est si replié sur lui-même qu’il se sent incapable de voir sa
propre image.
Malgré les propos
exprimés plut tôt, la caméra à l’épaule entraîne nerveusement le personnage de
Bertrand vers l’abîme.
Lucas : En plus, j’étais souvent filmé en gros plan. Pour
faciliter mon travail, je pensais aux toiles de certains grands maîtres. Entre
la caméra et moi, il s’agissait d’une sorte de création artistique en pleine
gestation.
Et entre Bertrand et
la religion, il existe un étrange rapport. Les séquences de spiritualité sont
celles où le personnage trouve enfin une certaine forme de sérénité, même si
éphémère.
Mitrani : La question de la religion est très importante
dans le film. Le rapport à Dieu devient, par moments, la base morale autour de
laquelle agit Bertrand. Chez lui, la raideur et la rigueur de son passé
militaire laissent parfois la place au recueillement. Mais cela ne l’empêche
guère de s’intéresser à la femme, même s’il l’exprime de façon gauche.
Dans la mouvance du
nouveau cinéma québécois, où pensez-vous vous situer ?
Mitrani : Tout d’abord, je ne me sens pas étranger, même si
je suis d’origine française. Mais dans le même temps, le cinéma, pour moi,
n’appartient en quelque sorte à aucune nation. Le discours cinématographique,
surtout en ce qui a trait au cinéma d’auteur, est de facture universelle. Au
fond, peu m’importent les fausses étiquettes.
SÉQUENCES 290 | MAI — JUIN 2014, pp. 36-38.