FNC 2014: Entrevue avec Noël Mitrani (Le militaire)
Le militaire va être projeté à l’occasion du prochain FNC
. Pouvez-nous vous présenter brièvement le film ?
Au départ, le principe était de faire un film avec Laurent Lucas,
et de faire la description d’un personnage la plus précise possible, en
disant tout ce que le personnage avait besoin d’exprimer. J’ai voulu
faire un travail extrêmement sincère. Je l’ai coproduit avec le
directeur photo Bruno Philip, et étant producteur, j’ai pu avoir
un contrôle total sur le contenu. C’était très important pour moi de
voir jusqu’où je pouvais aller dans l’écriture d’un film pour lequel je
n’avais pas de contraintes financières et pas la nécessité de devoir
convaincre des commanditaires ou des financiers. C’est très important au
niveau créatif, car ça permet de ressentir une bouffée d’air frais, ce
dont j’avais vraiment besoin. D’un point de vue artistique, j’avais ce
personnage qui me trottait dans la tête, un personnage de militaire qui
boitait. J’aime bien travailler sur des personnages qui ont vécu quelque
chose de fort et qui sont en prise avec leur passé.
Vous parliez de liberté artistique… concrètement, comment ça s’est traduit dans ce film?
Ça s’est traduit par un scénario de 35 ou 40 pages au lieu d’un scénario
de 120 pages. Il n’y avait que les descriptions élémentaires de chaque
scène. J’ai donné la première version à Laurent qui l’a lue, qui m’a
fait quelques commentaires très intéressants, et très rapidement, j’ai
compris que le film allait exister à la réalisation. Ça a été
déterminant car je savais en commençant le tournage que le scénario
était abouti dans ses intentions, mais pas abouti dans son extension,
c’est-à-dire dans son écriture. Il manquait des maillons et je savais
que je trouverais ces maillons au tournage, au fur et à mesure. Rien
n’est plus précieux que d’avoir filmé une scène et d’avoir vu ce qu’on a
fait, car ça permet de préciser certaines intentions. Avec Laurent, on a
fait un travail extraordinaire à ce moment-là. Tous les matins je me
levais à 5 heures du matin et j'écrivais deux ou trois scènes qui me
semblaient importantes à insérer dans le film. J’avais un plan de
travail qui me faisait finir vers 3 heures de l’après-midi, et il nous
restait 2 heures pour filmer les scènes additionnelles écrites le matin.
C’est extraordinaire de pouvoir travailler comme ça. Si on travaille
avec des gens qui vous donnent de l’argent, c’est totalement impossible.
Ce n’est pas de l’improvisation, mais de l’adaptation… c’est presque de
la sculpture ou de la peinture: on ajoute les touches nécessaires au
fur et à mesure.
Et quelle a été la part de Laurent Lucas dans le processus? Les dialogues étaient écrits intégralement? Vous lui laissiez une liberté?
Les dialogues sont écrits et respectés à 95%. Laurent a vraiment appris
ses dialogues par cœur. Par contre, pour les scènes additionnelles, je
disais à Laurent: «on va tourner deux ou trois scènes ce soir, mais je
t’en parlerai 10 minutes avant de les tourner». Quand il y avait un
petit dialogue, il pouvait travailler très vite, et il les apprenait
pendant qu’on faisait la mise en place. L’idée du film, c’était de
filmer chaque scène une seule fois, ce que nous avons vraiment respecté.
Le but, c’est de considérer que les situation ne se présentent qu’une
fois, et que nous allions les filmer. C’est en ça qu’il y a une valeur
documentaire. Souvent, on pense que le documentaire consiste à faire
bouger la caméra qu’on tient sur l’épaule, mais ce n’est pas ça. Le
documentaire, c’est «la situation ne se présente qu’une fois». Il y a
des personnes qui s’expriment, qui sont dans leurs vies, on les suit
avec une caméra… et les choses ne se présentent qu’une fois! C’est ce
qu’on a fait! Pour s’autoriser ce genre de chose, il faut vraiment un
acteur de haut niveau… mais Laurent a cette capacité de jouer juste du
premier coup et d’aller directement à l'essentiel en étant sobre. Avec
un acteur moyen, je n’aurais jamais pu faire ça. C’était très fort car
chaque scène était tournée en plan séquence, en 45 minutes, dans une
stratégie documentaire: on ne peut pas découper dans un documentaire. On
ne dit pas à quelqu’un qui est en train de parler «Attends, on coupe et
on va continuer en gros plan!» Il parle, et on le filme! C’est
exactement ce qu’on a fait. À ce niveau là, il y avait presque quelque
chose de médical. On a traité le personnage comme un homme malade et on
l’a filmé en phase de souffrance.
Et si le point de départ est de faire seulement une prise et de s’y
tenir… est-ce qu’il vous est arrivé de vous dire «hier, on a fait une
scène pas terrible, on va plutôt essayer d’en faire une autre, qui peut
aller dans la même direction, mais différemment»?
On a presque fait ça. En fait, il y a les scènes que j’ai écrites et
qu’on a ajoutées au fur et à mesure, et il y a les scènes initialement
prévues, mais que nous n'avons finalement pas tournées car je
considérais qu’elles n’étaient pas assez pertinentes et qu’on avait
d’autres moyens de filmer la même chose, mais de manière plus forte,
dans un autre contexte, avec d’autres éléments en jeu. Ça a été
passionnant car on a pu peaufiner les scènes. J’en ai pratiquement
autant retirées que crées. J’ai fait un travail d’ajustement. Quand on
dit que le film est un travail artisanal, ça me fait rigoler. Si le film
coûte plusieurs millions de dollars, ce n’est pas possible! Avec une
équipe de 100 personnes, on ne peut pas faire un travail artisanal. Un
travail artisanal, c’est un travail d’ajustement. Dans toute carrière de
réalisateur, on a tous ce fantasme de le faire au moins une fois, et je
ne suis pas loin de l’avoir fait deux fois, car je l’ai fait aussi sur
mon premier film (Sur la trace d'Igor Rizzi, ndlr), mais
je n’avais pas la même expérience à l’époque. Cette fois, j’ai pu en
profiter de façon plus aboutie et plus mûre. J’ai pu travailler les
matériaux de façon plus précise. C’était très agréable à ce niveau-là.
Vous voyez ça comme une expérience?
Complètement!
Vous auriez envie de la retenter, éventuellement pour votre prochain
film, ou avez-vous au contraire envie de retourner à un cinéma plus
classique dans sa conception?
Non, il s’est passé quelque chose dans ma tête, et je pense que je ne
reviendrai plus en arrière parce que je me suis trouvé. Je me suis
trouvé sur le plan artistique, je me suis trouvé en tant que
réalisateur. Jusqu’à présent, j’avais fait des choses au feeling, mais
je ne les avais pas élaborées dans ma tête. En fait, mon prochain film
sera plus élaboré dans le sens où il aura plus d’acteurs, plus de
situations de jeu, il faudra un peu plus d’argent, mais je le filmerai
de la même façon, c’est à dire en super 16mm, caméra à la main, et en
plans séquences. Je vais essayer le plus possible de travailler de la
même façon avec les acteurs. S’ils sont bien choisis, on va pouvoir se
le permettre.
Par contre, pour celui-là, vous n’aviez pas de subventions. Pour le prochain, pourriez-vous essayer d’en avoir?
Oui, je vais essayer.
Le scénario sera donc quand même plus étoffé?
Oui. J’ai pris confiance en moi par rapport à ça. Je suis en train de
rédiger un scénario qui fera plus de 100 pages, qui sera dialogué, avec
des indications très précises. Mais je vais quand même le faire sous une
forme de film d’auteur, c’est à dire en indépendant, avec peu d’argent…
idéalement 1,5 ou 2 millions à tout casser… pas plus, et je vais
essayer de travailler de la même façon.
Toujours en super 16 donc...
J’adore le super 16. Le support est tellement riche, fort… et il
correspond à ce que je cherche à dire. Si je tournais avec une Red ou
une caméra numérique (ce que je n’ai d’ailleurs jamais fait)... Je ne
sais même pas si je sais travailler en numérique en fait! Je crois que
je paniquerais, car j’ai besoin de ce moment fatidique, j'ai besoin de
savoir que la caméra tourne avec de la pellicule à l’intérieur! En plus,
je serai très déprimé au rush. Déjà, en film, c’est déprimant, mais en
numérique, on a vraiment l’impression d’avoir tourné avec son téléphone.
J’ai très peur de ça. Si je peux continuer à tourner en film, je vais
me battre pour ça.
Ça fait penser à ce que vous disiez sur votre façon de tourner:
seulement une prise. Quand on tourne en film, chaque prise coûte de
l’argent. La facilité, mais aussi le danger en numérique, c’est qu’on
peu faire quinze prises…
Il n’y a pas ce côté sacré dans le numérique. Pour moi la pellicule
c’est sacré. Avec la pellicule, il y a nous, il y a ce qu’on fait, il y a
ce qu’on filme… mais il y a aussi ce que la pellicule décide de faire.
C’est un matériau vivant, c’est de la chimie. C’est pour ça qu’on a une
relation si organique avec le film. C’est de la chimie, ce n’est pas des
1 et des 0. Notre œil est hypnotisé par ça. Il se passe quelque chose
quand on regarde le film. Il y a quelque chose d’aléatoire dans le
déplacement de l’argentique sur l’image. Ça n’a rien à voir avec le
numérique qui est très stable et qui est d’ailleurs de plus en plus
stable. Les films numériques me dépriment…
Mais ils le sont presque tous maintenant…
Oui… je suis assez navré de voir que si peu de réalisateurs se battent
pour ça, car il y a quelque chose dans la pellicule qui participe au
cinéma. Je ne veux pas jouer les vieux ringard un peu grincheux, mais
j’ai l’impression qu’avec la pellicule, on faisait du cinéma alors
qu’avec du numérique on fait de l’image. Je me trompe parfois… mais
uniquement pour les chefs d’œuvres!
Dans les scènes de dialogues, je comprends ce que vous dites et cette
notion de danger, mais le numérique peut avoir un avantage. Cela peut
aider à capter un instant d’errance d’un personnage pendant lequel la
caméra peut tourner longtemps, sans savoir si le plan va être utilisé ou
si on ne va en utiliser que 10 secondes.
Mais ça, on le fait avec le film également.
Mais c'est très coûteux…
C'est très coûteux, mais il s’agit d’une façon de penser le film… et il
faut le faire à la base. (...) La nouvelle génération qui tourne en
numérique est née avec ça, et sait s’en servir. Je ne dis pas que je ne
pourrai pas m’adapter, mais j’appartiens à une génération un peu
charnière et je m’accroche encore au film car je suis convaincu que Le militaire a besoin de le densité de la pellicule. Sinon, la matière ne serait pas là, la profondeur ne serait pas là… elle manquerait.
Après sa conception, parlons maintenant de la vie du film, une fois
terminé. Vous l’avez fait tout seul… Il a été fait sans le financement
des institutions…
Il a été fait avec le directeur photo, Bruno Philip. Sans lui, je n’aurais pas pu le faire sous cette forme. Mais nous sommes des amis et nous avons collaboré ensemble.
Mais il n’a pas reçu de subventions… c’est donc beaucoup plus dur de trouver un distributeur.
C’est très difficile.
D'ailleurs, vous n’en avez pas!
Ce n’est pas difficile pour la raison à laquelle je pensais! La qualité
du film intéresse les gens. Certains sont prêts à le prendre en VOD. Un
distributeur est très intéressé… mais quand on fait un projet de film en
dehors des institutions, ça veut dire qu’on n’a pas fait embarquer un
distributeur dès l’origine du projet. Ça veut dire qu’il ne gagne pas
d’argent! En gros, distribuer un film au Québec veut dire ne pas gagner
d’argent, sauf avec des subventions de l’État! Comme nous n’avons pas de
subventions, les distributeurs ne savent pas comment gagner de
l’argent. Ils tournent en rond et n’arrivent pas à se décider. C’est ça
qui est grave. Il ne suffit pas de faire un bon film pour pouvoir
impliquer un distributeur… mais ça ne veut pas dire qu’on ne peut pas y
arriver! Je vais donner un détail: on a fait le film par nous-mêmes, et
maintenant les distributeurs et chaines de télé nous demandent un
document qui s’appelle “erreurs et omissions”. Ça vaut 8000 dollars et
on doit le fournir au cas où qui que ce soit attaquerait le film pour
une raison ou pour une autre (parce qu’une personne se reconnaît en
train de passer par exemple). Ça ne va pas pas arriver dans le film car
c’est très minimaliste, mais ce document vaut 8000 dollars. C’est énorme
à l'échelle du film. Ces petits détails deviennent de véritables
obstacles pour le cinéma indépendant.
Du coup, Le militaire, en dehors du FNC et probablement des Rendez-vous du cinéma québécois, sera-t-il visible en salle ou ailleurs?
J’en suis sûr… mais sa distribution sera aussi atypique que sa
production. Quand on fait des choses hors système, c’est très compliqué
de les faire rentrer dans le système! C’est comme faire rentrer le
dentifrice dans le tube! Il faut qu’on se batte, ce qui consiste à
explorer la question jusqu’à trouver la faille. Et il y a des failles:
ce sont des gens prêts à s’impliquer sans chercher à vouloir gagner
vraiment de l’argent, ce sont des aides auxquelles on n’a pas pensé, ce
sont des soutiens que l’on peut travailler en allant rencontrer les
gens, en leur montrant que le film a un intérêt. Par exemple, nous
sommes en ce moment à la Cinémathèque… je suis sûre qu’elle pourrait
proposer de le projeter. On peut aller à Québec, à Sherbrooke, dans le
reste du Canada car le film est sous-titré… J’aimerais bien le présenter
à Toronto un jour. Quand on est confiant dans notre film, il n’y a pas
de raison de ne pas y parvenir… mais c’est un gros travail!
C’est bon aussi de se dire que faire un film, c’est dépenser de
l’argent pour faire ce que l’on croit être bon… sans forcément en avoir
en retour! Mais on ne peut pas faire sa toute sa carrière, pour tous ses
films…
On ne peut pas faire ça toute sa carrière, mais j’ai fait ça avec mes
courts métrages en France. J’en produisais un et me faisais produire le
suivant. C’est très important: c’est quand je me produis moi même que je
me trouve en tant que réalisateur car j’ai les marges de manœuvre
nécessaires pour pouvoir avancer artistiquement. Après
Kate Logan, j’avais vraiment besoin d’expérimenter un film indépendant.
Ces expérimentions peuvent vous aider par la suite pour vos travaux plus classiques? Elles vous permettent d’apprendre?
Bien sûr. Justement, je vais injecter dans mon prochain projet toutes
les choses que j’ai expérimentées. D’ailleurs, Le militaire n’est pas un
film expérimental… et j’ai aimé ce que vous avez dit tout à l’heure:
C’est un film d’expérience! Ce n’est surtout pas du cinéma expérimental,
dont je ne suis pas adepte. Je veux raconter des histoires et décrire
des personnages. Mais j’ai franchi un cap énorme avec
Le militaire et
je vais injecter ces connaissances dans un film pour lequel j’irai
chercher de l’argent. Le prochain film devrait être vraiment beaucoup
plus abouti que tout ce que j’ai fait jusqu’à maintenant. Je vais faire
un mélange argent et art!
Entrevue réalisée par Jean-Marie Lanlo à Montréal le 29 septembre 2014